Pyth : un service gratuit devient payant et ça marche

Imaginons un service qu’on utilise gratuitement depuis cinq ans, qui est transformé du jour au lendemain en abonnement payant, jusqu'à 10 000 dollars par mois.
C’est ce qui vient d’arriver à Pyth, un réseau d’oracles qui monétise ses flux de données. Sur le papier, c’est la stratégie idéale pour perdre ses utilisateurs. Et pourtant, Pyth n’a jamais aussi bien fonctionné.
Voici l’histoire d’un service gratuit depuis 2021 qui est devenu payant pour devenir rentable.
Les oracles sont indispensables à la blockchain
Avant d’aborder l’histoire de Pyth, voici un peu de contexte :
Une blockchain est complètement aveugle au monde extérieur, c’est-à-dire qu’elle ne connaît pas le prix des actifs qui se trouvent sur le réseau, ni le résultat d'une élection, ni quelconque événement qui se trouve en dehors des données que la blockchain créé.
Pour agir sur cette information, on a besoin d'un intermédiaire qui agrège tout un ensemble de données, les certifie et les apporte sur la blockchain. Cet intermédiaire, c’est le réseau d’oracles, et plusieurs entreprises comme Chainlink, Chronicle, RedStone, ou Pyth sont entièrement consacrés à cette technologie.
Sans réseau d’oracles, un protocole de prêt et d'emprunts pourrait liquider des positions n’importe comment, tandis qu’un marché prédictif serait incapable de donner le pari gagnant de manière fiable. En un sens, si on enlève les oracles de la blockchain, la plupart des protocoles qu’on connaît aujourd’hui deviendraient inutilisables.
Non seulement il faut un réseau d’oracles, mais il faut aussi qu’il soit fiable car la finance décentralisée n’a aucun recours légal. Si l’oracle apporte des mauvaises données, les dégâts causés sont permanents et irréversibles.
On peut prendre pour exemple la fermeture de la Silicon Valley Bank en mars 2023, qui a fait dévier le prix agrégé de l'USDC de 38 à 87% selon les flux consultés. A cause de cette déviation, certaines positions sur Aave ont été liquidées et le stablecoin DAI (émis par MakerDAO à l’époque) valait moins d’un dollar.
Pour résumer, le réseau d’oracle est indispensable à la blockchain, et sa fiabilité doit être irréprochable.
Pourquoi les oracles étaient un service gratuit
Pourtant, malgré les exigences mentionnées jusqu’à maintenant, personne ne payait pour ce service.
D’une part, les réseaux d’oracles étaient perçus comme des biens publics. Lors des premières années des réseaux d’oracles, le coût d’utilisation était bien moins important, et les coûts d’infrastructure étaient absorbés par le fournisseur d’oracle.
D’autre part, l’architecture des réseaux d’oracles poussait les entreprises à se comporter comme des biens publics. Par exemple, Chainlink possède une architecture dite “push”, ce qui signifie que le réseau d’oracle diffuse ses prix en continu.
Si tous les réseaux d’oracles se comportent de cette manière, alors le premier qui tentait de facturer ses données perdait aussitôt des parts de marché, puisque les données des autres étaient accessibles. Autrement dit, un projet qui avait besoin d’intégrer des oracles avait juste à changer de fournisseur si l’un d’eux avait l’intention de devenir payant.
Mais il existe un réseau d’oracle nommé Pyth qui a adopté un parcours différent, que nous allons présenter.
Le parcours de Pyth pour passer du gratuit au payant
Pyth a été lancé en avril 2021, une époque où Chainlink était utilisé absolument partout dans la blockchain, et où les oracles étaient très largement perçus en tant que biens publics.
Mais au fil des ans, Pyth va acquérir une architecture, et va proposer plusieurs modèles économiques de telle sorte que le passage à un service payant devienne légitime.
Les différences notables de Pyth
La première chose qui distingue Pyth par rapport à d’autres réseaux d’oracles est la source de ses données.
Pour les Price Feeds (les données liées au prix des actifs), Pyth intègre directement des entreprises financières comme Jane Street, Jump Trading ou Binance pour fournir les données.
Ainsi, les données de Pyth proviennent de fournisseurs spécialisés dans la finance, à la différence d’autres oracles qui agrègent les sources de façon généraliste.
L’autre distinction notable de Pyth vient de son infrastructure avec Pythnet, lancé en 2022 qui introduit une diffusion des données dite “pull” au lieu de “push”.
Au lieu que l'oracle diffuse ses prix en continu régulièrement (push), Pyth permet de récupérer la donnée au moment précis où il y en a besoin (pull).
Avec cette façon de fonctionner, le coût d’utilisation devient beaucoup plus facilement facturable, à la différence du push où le coût est invisible car supporté par le réseau d’oracle. Cette bascule technique a permis à Pyth d’aller plus vite que Chainlink pour monétiser leur service.
Les modèles économiques
Quand bien même Pyth disposait de caractéristiques plus favorables à la monétisation, il a fallu plusieurs essais pour trouver une formule qui fonctionne.
La première tentative de monétisation s’appelait “Express Relay”. Elle visait à capter la valeur générée par les mises à jour de prix elles-mêmes, ce qu'on appelle “l'Oracle Extractable Value (OEV)”.
Le principe consistait à profiter en avance d'une liquidation déclenchée par une mise à jour de prix, mais le mécanisme n'a jamais vraiment pris. Ce mécanisme a été abandonné par Pyth depuis Juillet 2026. Même si d’autres réseaux d’oracles adoptent ce mécanisme (notamment le Smart Value Recapture de Chainlink), il s’avère que ce n’est pas un modèle fiable.
La deuxième tentative a lieu en octobre 2024 lorsque Pyth lance un programme de staking : 100 millions de tokens PYTH distribués en récompenses, où les revenus allaient provenir du “slashing”, c’est-à-dire des pénalités pour des acteurs qui fournissent des mauvaises données.
Sauf qu’en 18 mois d’existence, le programme n'a jamais eu à sanctionner le moindre comportement malveillant. Pyth a donc réalisé uniquement des dépenses (via l’émission de token PYTH) pour n’avoir aucun revenu via ce programme, qui a cessé en avril 2026.
Le vrai pivot arrive le 24 septembre 2025 avec le lancement de Pyth Pro. Il s’agit d’un produit nouveau, bâti sur une infrastructure à basse latence et payant dès le premier jour.
L’idée était de fournir des données qui s’actualisent très vite, à destination de clients institutionnels. Pour ce qui est des tarifs, ils varient entre 500 et 10 000 dollars par mois, selon le palier et la classe d’atcifs couverte.
Grâce au lancement de Pyth Pro, le fournisseur d’oracle reçoit plus d’un million de dollars de revenus annualisés dès le premier mois.
Pour finir, un dernier changement est arrivé au cours du 26 août 2026, lorsque l'accès aux flux de prix historiquement gratuits sont désormais devenus payants, aux mêmes tarifs que Pyth Pro.
C'est cet événement précis qui donne le titre à notre sujet : le service gratuit depuis 2021 n'existe officiellement plus, mais c’est aussi le moment où Pyth a trouvé son succès commercial après plusieurs années d’essais et d’erreurs.
Le succès de Pyth, et pourquoi ça marche
Si Pyth connaît le succès aujourd’hui, ce n’est pas seulement car les institutions sont habituées à payer pour de la donnée financière de qualité.
Il y a aussi eu des circonstances favorables qui sont difficiles à obtenir par la seule communication marketing :
- En août 2025, le Département du Commerce des États-Unis sélectionne Pyth (aux côtés de Chainlink) pour publier des statistiques officielles sur la blockchain telles que le PIB réel ou l'indice des prix à la consommation personnels.
- En mars 2026, Pyth lance un “Data Marketplace” qui distribue des jeux de données propriétaires issus de fournisseurs de données majeurs comme Euronext FX, Exchange Data International, ou OTC Markets Group.
- Puis le Nasdaq choisit Pyth pour distribuer son produit de carnet d'ordres complet en juin 2026.
Autre facteur ayant contribué au succès de Pyth : de plus en plus de volumes d’échange réalisés sur les produits dérivés liés aux actifs tokenisés utilisent les données de Pyth.
Tout ceci fait que le passage du gratuit au payant est une réussite. Sur la période complète depuis le lancement de Pyth Pro (soit environ un an), le revenu cumulé atteint 2,5 millions de dollars.
Un succès à nuancer
À première vue, l'histoire de Pyth semble démentir l'intuition commune qu’un service gratuit peut devenir payant sans s'effondrer. Mais il y a quand même des nuances à prendre en compte dans cette histoire.
Tout d’abord, l’offre payante de Pyth s’adressait avant tout pour un public institutionnel qui n'avait jamais eu accès à ce niveau de service de toute façon. Ce n'est donc pas exactement la population qui utilisait gratuitement Pyth depuis 2021 qu'on a vue “rester” malgré le passage au payant.
Deuxièmement, le blocage de l’ancien service gratuit est trop récent pour en déduire quoi que ce soit. Il ne date que depuis un mois, ce qui est trop peu pour estimer les véritables conséquences à l’échelle des développeurs et des protocoles qui intégrait gratuitement les données de Pyth avant cette bascule.
Il est possible que sur le long terme, certains développeurs et protocole décident d’utiliser un oracle concurrent ou d’arrêter l’utilisation de Pyth, ce qui peut se répercuter sur les revenus.
Il n’empêche que le pari de Pyth a donc, pour l'instant, réussi sur le terrain qu'il visait vraiment, à savoir convaincre des institutions de payer pour des sources de données de première main qu'elles n'obtiennent nulle part ailleurs gratuitement.
La blockchain créé ses propres métiers
L'histoire de Pyth illustre une réalité plus large que sa propre histoire. Aux premières années de la blockchain, nous étions dans une démarche d’expérimentation, donc on ne pensait pas forcément au modèle économique des projets.
Aujourd’hui, un modèle économique pertinent est devenu indispensable pour qu’un projet (que ce soit une infrastructure ou une application) réussisse.
Les projets ne cherchent plus seulement à apporter de la valeur, ils cherchent aussi à subvenir à leur subsistance.
C’est une preuve que la blockchain est devenue une industrie à part entière. Si la perspective d’acquérir des compétences spécifiques à la blockchain vous intéresse, Alyra propose depuis 2019 des formations dans ce domaine !